L'Etat
français, en proposant la création d'un parc marin en Iroise à la fin des années
1990, montrait qu'il était disposé à céder une part de sa compétence exclusive
qu'il exerce sur le domaine marin.
La région Bretagne
souhaite aujourd'hui promouvoir sa politique maritime en faisant mieux connaître
et développer ses activités économiques liées à la mer, tout en se positionnant
dans un contexte européen. L'image que chacun peut se faire de la Bretagne est
souvent réductrice car basée sur des aspects esthétiques, d'authenticité … la
mer, les ports, la nature préservée …
Le parc marin
peut être un des meilleurs outils de promotion de l'économie maritime de la Bretagne.
Le bilan des connaissances, acquises sur le territoire marin défini, a été réalisé
en septembre 1999. Il en ressort que le périmètre concerné est à une échelle suffisamment
vaste pour qu'il corresponde à un véritable ensemble écologiquement fonctionnel.
Cette zone de transition, entre un milieu terrestre source de multiples apports
perturbants et le milieu océanique, apparaît en bonne santé écologique et affiche
une diversité patrimoniale exceptionnelle.
En 2006,
la sensibilisation de tous aux problèmes de la planète est réelle. Une nécessaire
politique de gestion intégrée, incitée par les directives européennes " Habitats
" (Natura 2000) de 1992 et " GIZC " en 2004, nous amène à repenser ce que doit
être la vocation d'une aire naturelle protégée, mettant en avant la protection
de la biodiversité. La création récente des aires marines protégées a un objectif
similaire. La biodiversité du littoral est un cas d'école qui a été débattu récemment
(13-14 octobre 2006) à Brest dans le cadre des 10èmes " entretiens Science et
Ethique ". Ce concept est devenu de plus en plus familier pour chacun, faut-il
encore que ce terme de biodiversité ne soit pas galvaudé. La biodiversité doit
être perçue dans sa globalité avec l'ensemble des services qu'elle rend au fonctionnement
des écosystèmes et des biens qu'elle procure à l'homme. Dans la mesure où celui-ci,
par ses activités, modifie les services que lui rend la nature, préserver la biodiversité
c'est ouvrir des débats de société et impliquer des problèmes d'aménagement du
territoire. Dès lors, il devient impossible de découpler l'homme et la nature,
c'est-à-dire l'écologie et le socio-économique.
Préserver
la biodiversité n'est pas seulement l'apanage des naturalistes, spécialistes en
extinction, trop souvent accusés d'être des romantiques ; ils savent aussi bien
s'exprimer en termes économiques en s'associant aux économistes. C'est dans le
contexte d' " observatoire de la biodiversité " que peut être présenté le parc
marin de l'Iroise.
1 - Le territoire concerné héberge
un nombre d'espèces tout à fait exceptionnel ; certaines étant emblématiques de
cette pointe de Bretagne, leur distribution peut être limitée dans l'espace, ce
qui en fait des espèces rares. Une douzaine d'espèces d'invertébrés trouvent là
leur limite nord de répartition géographique. Même si elles sont peu nombreuses,
elles peuvent constituer un très bon outil pour évaluer le changement climatique
dans ce secteur de transition entre la Mer Celtique / Manche et le Golfe de Gascogne.
2 - A cette diversité spécifique s'ajoute une étonnante diversité des habitats.
Les fonds rocheux et leur couverture algale, leurs grottes, jouxtent de vastes
ensembles sableux, des accumulations dunaires … des habitats à forte complexité
architecturale (champs de blocs, herbiers, bancs de maërl …), tous constituent
cette mosaïque où se développent des échanges, des interdépendances, au-delà d'une
composante esthétique évidente. A l'exclusion des vasières, le périmètre se présente
comme la palette quasi complète des habitats marins de la façade Manche-Atlantique.
3 - Le troisième aspect de la biodiversité réside dans
son aspect fonctionnel. Plus les interdépendances entre espèces et habitats sont
fortes, plus l'écosystème fonctionne au mieux en résistant aux agressions, à l'invasion
d'espèces exotiques par exemple. La compréhension des réseaux trophiques et de
leur complexité constitue la base des usages halieutiques mis en œuvre localement.
Dans le secteur concerné, la présence de prédateurs (oiseaux) et de super prédateurs
(mammifères marins), même s'ils apparaissent en compétition avec l'homme, est
un gage de bon fonctionnement de l'écosystème. A titre d'exemple, il existe 18
espèces de poissons plats dans le secteur concerné, leurs cycles biologiques sont
bien connus, les zones de ponte, les nourriceries sont identifiées, et la baie
de Douarnenez est bien la " pouponnière " de tout cet ensemble.
Les
rôles d'un parc marin peuvent être multiples. Malgré un cadre juridique contraignant,
les problèmes d'environnement et de préservation des habitats restent difficiles
à prendre en compte. Face à la multiplicité des systèmes de contrôle, Affaires
maritimes, Gendarmerie maritime, Douanes … le parc doit apparaître comme un lieu
d'informations mutuelles, de réflexion par rapport aux connaissances des uns et
des autres. Acteurs socio-économiques, scientifiques, citoyens, élus … ainsi rassemblés
peuvent émettre des préconisations de bon sens, car il n'est pas toujours nécessaire
de faire appel à la législation, à l'établissement de normes, qui s'avèrent souvent
mal adaptées au secteur concerné. Conflits et dommages concernant les ressources
tant économiques que patrimoniales pourraient ainsi être évités, sinon amenuisés.
Le parc peut aussi stimuler les recherches nécessaires à la mise en œuvre d'outils
de gestion adéquats. Il peut aussi faire valoir les avancées de la connaissance
en écologie descriptive et fonctionnelle. Le parc devient aussi le garant de la
cohérence d'outils spécifiques (réglementation des pêches, circulation nautique,
arrêtés de protection de biotopes …). Evidences et incertitudes pour l'avenir.
Les écosystèmes marins côtiers sont soumis à deux types de contraintes essentielles
:
le changement climatique qui se traduit notamment
par un affaiblissement de la saisonnalité et l'excès d'apports nutritifs. La part
respective de chacune dans les modifications observées est souvent difficile à
évaluer, d'autant qu'elles peuvent agir toutes deux en synergie. Si les scénarios
de type catastrophique concernant l'avenir de la planète laissent les citoyens
quelque peu désemparés, ils savent aussi que les scientifiques sérieux restent
prudents tout en étant conscients que des changements peuvent apparaître de façon
brutale et imprévisible. Les mêmes citoyens parfaitement avertis des faits maritimes
ont aussi des certitudes, à l'échelon local, qui leur est proche. Exemples : -
la qualité des eaux littorales ne cesse de se dégrader et entraîne une raréfaction
des ressources vivantes. L'eutrophisation se traduit de façon très visible en
certains secteurs, cas des marées vertes, manifestation très voyante qui ne semble
pas s'atténuer. - les dysfonctionnements qui apparaissent dans les populations
planctoniques entraînent des fermetures de la commercialisation des mollusques.
Ces fermetures sont de plus en plus fréquentes et étalées dans le temps.
-
les prélèvements abusifs de poissons pélagiques (maquereau, chinchard …) constituent
des comportements répréhensibles, ces espèces ont un rôle dans le fonctionnement
du système.
- le braconnage et les systèmes de commercialisation
parallèles sont monnaie courante et bien connus.
-
lors des grandes marées, les comportements des populations résidentes, c'est-à-dire
bien au fait des réglementations (quantité, taille …), sont choquantes.
- les champs de blocs sont presque tous " retournés " à chaque grande marée. Ne
pas remettre un bloc en place, c'est six mois après constater la perte d'un tiers
des espèces. C'est mettre en péril les œufs et les juvéniles de nombreuses espèces
(poisson, ormeau …). C'est favoriser la dominance d'espèces opportunistes (crabe
vert) au détriment d'espèces plus sensibles au déséquilibre provoqué, espèces
nobles comme l'étrille ou le tourteau. - Certains habitats disparaissent du fait
de leur fragmentation sous l'effet d'engins spécialisés (ravageurs !). Les habitats
fragmentés, tels les herbiers, ne pourront se reconstituer qu'avec le temps. Ces
mêmes habitants de la côte savent moins ce qui apparaît aujourd'hui en zone immergée.
Trois exemples :
- en 30 ans, l'essentiel des bancs
de maërl a été détruit par les industriels à moins que les bancs soient recouverts
par une épaisse couche de vase (sud-Bretagne).
- les
grandes algues (laminaires) subissent très sévèrement les effets du climat, qui
favorise certaines espèces plus opportunistes. Certains secteurs de la côte sud
de Bretagne ont perdu 70% de leur couverture algale (fucacées). Qu'en sera-t-il
demain en Iroise ?
- dans le nord du Golfe de Gascogne,
dont l'Iroise est le prolongement direct, les populations de poissons d'origine
froide et de grande taille (lingue, merlu …) s'amenuisent au bénéfice d'espèces
plus méridionales et de plus petite taille (vive, sardine …). Ceci se traduit
aussi par de réels changements au sein du réseau trophique.
Devant de telles évidences et de réelles incertitudes pour l'avenir, le parc peut
apparaître comme le garant d'une gestion concertée et harmonieuse du territoire
concerné. Ceci à condition que l'homme bien averti des conséquences de ses actes
change de comportement. Le parc marin doit être perçu comme un outil expérimental
de développement, non pas durable mais soutenable. L'espoir de laisser à nos enfants
un écosystème identique à ce qu'il est aujourd'hui est illusoire. Maintenir un
écosystème dont la biodiversité fonctionnelle permette le développement d'activités
économiques cohérentes semble un défi plus réaliste.
Michel Glémarec