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Sur la Manche, les secours sont-ils adaptés aux géants des mers ?

 

Publié le 02/04/2016 á 22H49 dans " NORMANDIE Havre DIMANCHE " du 3 avril 2016

Marine.

Les services de secours en mer sont-ils toujours adaptés au trafic maritime moderne ?

Après le chavirage du Modern Express dans le golfe de Gascogne, mais aussi le black-out du Kalliopi RC au large du Havre, des voix s'élèvent pour alerter les pouvoirs publics.

Certains évoquent la loi des séries. Mais cet hiver, le chavirage du roulier Modern Express au large de la côte aquitaine fin janvier alors qu'il faisait route vers Le Havre pour y décharger sa cargaison de bois ou le black-out total du porte-conteneurs Kalliopi RC à peine sorti du chenal de ce même port du Havre, rappelle aux Normands que leur littoral est l'un des plus exposés au monde au trafic maritime. Moins médiatisés, d'autres incidents maritimes se sont produits en ce mois de mars sur la Manche comme le remorquage du porte-conteneurs anglais Lizrix tombé en panne au large de Calais ou l'avarie d'un caboteur néerlandais, l'Amadeus Amethist escorté par l'Abeille Languedoc jusqu'au port de Fécamp. Sans oublier que nos voisins sont également touchés, notamment le 9 février dernier avec l'échouage du CSCL Indian Ocean, un porte-conteneurs géant de 19 000 boîtes dans l'estuaire de l'Elbe en Allemagne et le chavirage du roulier Hoegh Hosaka près de l'île de Wight avec son millier de Jaguars et de Land-Rover en janvier 2015.

120 NAUFRAGES PAR AN

" Il faut savoir qu'il y a près de 120 naufrages par an sur le globe, c'est-à-dire un tous les trois jours ", insiste Christian Buchet, directeur du Centre d'étude de la mer de l'Institut Catholique de Paris, auteur du Livre Noir de la Mer. " En quinze ans, l'évolution du trafic maritime s'est précipitée avec une augmentation de 470 % et l'émergence du gigantisme des navires, que ce soit les porte-conteneurs ou les paquebots de croisière. " Une évolution selon l'expert qui risque de se poursuivre avec l'explosion démographique et le tourisme de masse. " Mais dans le même temps, notre flotte de remorqueurs n'a pas évolué... À ce jour, personne n'osera vous dire comment intervenir sur un mastodonte de 20 000 conteneurs en perdition dans la Manche avec des vents dépassant les 70 km/h. " Jean-Paul Hellequin, ancien marin breton sur l'Abeille Flandres à Brest, fer de lance de l'association Mor Glaz, défenseur de l'environnement de la mer, sonne l'alerte face au danger d'un trafic maritime, pour la plupart du temps invisible et donc ignoré par l'opinion publique. " Il faut savoir que la capacité des porte-conteneurs a doublé depuis la construction de la flotte de nos remorqueurs de haute mer ", assure ce trublion des mers. " C'est pourquoi nous militons pour la construction de nouveaux remorqueurs plus puissants et plus nombreux. " Le chavirage du Modern Express, selon lui, a démontré l'utilité d'un remorqueur sur l'atlantique-sud, enlevé en 2011 de La Rochelle pour le placer à Boulogne-sur-Mer suite au désengagement britannique en matière de sauvetage sur le rail de la Manche.

Car notre littoral de la Manche, le plus fréquenté du globe avec un quart du trafic mondial, est le seul à bénéficier de deux Abeilles basées à Cherbourg et Boulogne-sur-Mer sous l'autorité de la préfecture maritime Manche-Mer du Nord. " Le gigantisme des navires de marchandises, mais aussi de passagers, est un vrai défi et la question de l'évolution des moyens et de leur adaptation se pose forcément " admet le lieutenant de vaisseau Antona de la Premar de Cherbourg. Mais selon l'officier, c'est plus la puissance des remorqueurs qui, à terme, doit être revue plus que leur nombre. Après tout, en 2015, les deux Abeilles n'ont eu qu'à assurer cinq remorquages et dix escortes. " Leur principale mission, c'est la surveillance avec 4000 heures de présence en mer chacune ", précise l'officier Antona. " D'ailleurs, cette surveillance est de plus en plus pointue avec un système de radars et de communication de plus en plus sophistiqué. Aujourd'hui, la Manche est la mer la plus surveillée au monde. "

STOPPER LE GIGANTISME

Du haut de la vigie de la capitainerie du Havre, Nicolas Chervy, adjoint au commandant du port en charge de la sécurité, se dit confiant dans les porte-conteneurs géants, plus manœuvrants et plus légers qu'on le croit. " Leur seul défaut, pour beaucoup d'entre eux, est d'être mal conçu pour être remorqué ", signale-t-il. Ce sont plutôt les paquebots de croisière qui l'inquiète. " Quand on voit les nouveaux paquebots qui transportent plus de 7500 passagers, on a du souci à se faire en cas de problèmes en mer... " Christine Bossard en charge de la sécurité maritime au sein de l'association Robin des Bois se veut alarmiste. " Il faut stopper le gigantisme qui sera fatal un jour prochain et contre lequel nos services de secours ne pourront rien " assure-t-elle.

Christian Buchet pense au contraire que la multiplication des porte-conteneurs géants va assainir la multitude de navires mal entretenus qui sillonnent les mers. " Quant à l'essor de la croisière, elle va se poursuivre à coup sûr et il faudra que les pouvoirs publics prennent en compte qu'il faudra adapter les moyens de secours. Mais soyons clairs, le manque d'argent dans les caisses, nos élus préfèrent regarder ailleurs... " Nous-mêmes avons contacté Édouard Philippe, député-maire du Havre et Estelle Grelier, élue de Fécamp et secrétaire d'État aux collectivités locales. Si leur entourage respectif nous a fait savoir leur attachement à la sécurité maritime, aucun n'a souhaité s'exprimer. Christian Buchet soupire : " C'est le drame de la France qui possède la seconde façade maritime du monde, mais que les élus ignorent par manque de culture de la mer "

Merci à PHILIPPE LENOIR Journaliste Rédacteur de cette enquête, publiée sur le site avec son autorisation

L'article de l'époque Le mardi 2 mars, le porte-conteneurs Kalliopi RC est victime d'un black-out total à 26 kilomètres du Havre, le port qu'il venait de quitter après plusieurs jours d'escale. Dans une mer agitée, le navire ne peut tenir son mouillage. Le préfet maritime décide donc de rapatrier le bateau au Havre à l'aide du remorqueur de haute mer Abeille Liberté et le concours des remorqueurs portuaires Boluda et des pilotes du Havre. Le Kalliopi RC est reparti le 17 mars et se trouve actuellement en Méditerranée.