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Procès de l'Erika - TGI - Audience du 19 février 2007
Procès de l'Erika . Pour ceux qui veulent savoir comment
un bateau est classé navigable
Incursion dans un monde opaque Marinette COLIN vendredi 23
février 2007 . .
Ce jour-là nous avons appris que, pour être en règle, un bateau
a besoin d'une société de classification sachant classifier,
d'un inspecteur sachant inspecter, d'un mesureur sachant mesurer
...
(à partir des notes d'audience du 19 et 20 février 2007)
Si vous n'êtes pas au courant des procédures de certification
et de contrôles d'un bateau selon les règles internationales,
vous devenez imbattable sur la question après l'audience ! Bien
sûr si votre attention l'a emporté sur l'ennui ! Car le Président
l'a reconnu lui-même après : "ces audiences (19 et 20) étaient
peut-être fastidieuses". Je vais donc donner mes impressions
en essayant de ne pas lasser ; mais c'est sans garantie !
Certificats : qui donne quoi et pour quoi ? Il faut un certain
temps pour s'y reconnaître.
Le 19 février, il fut d'abord question des certificats nécessaires
à un bateau en application de divers codes et conventions internationaux.
Un bateau doit avoir, d'une part, un certificat dit ISM, exigé
à partir du 1er juillet 1998 [1], pour respecter un code de
sécurité maritime. Il doit aussi avoir, d'autre part, en application
de conventions plus anciennes, le fameux "certificat de classe"
qui autorise ensuite son enregistrement officiel et sa navigabilité
(certificat réglementaire de l'Etat du pavillon). Vous suivez
?
"Le certificat de classe est la base de tout" dit lui-même
M Ponasso du RINA. Pour les certificats de l'Erika, le Président
est intrigué par le fait que RINA a accordé un certificat ISM
début juin alors que le certificat de classe du RINA n'a été
accordé que début août. M Pollara explique qu'il fallait anticiper
pour être en règle au 1er juillet et précise que le certificat
délivré par Véritas était toujours valable (quelques jours encore
...). Tout était dans les règles puisque les deux certificats
peuvent être donnés ... par deux sociétés différentes !
Le nouveau certificat de classe de l'Erika : une affaire
d'épaisseur de tôle ?
En cette fin d'après-midi du 19 février, le Président du Tribunal
va éplucher pendant trois heures toutes les incertitudes du
dossier. Il interroge les prévenus pour qu'ils s'expliquent
sur cette fameuse visite quinquenale face aux conclusions des
experts, consciencieusement relues.
En effet, on arrive à la question centrale du degré de corrosion
de l'Erika. Chacun défend son point de vue. Les prévenus, face
aux conclusions d'experts, le font avec une certaine vigueur
: "ils n'y connaissent rien ! ... ils n'ont qu'à changer de
métier ! ... dans la concurrence entre sociétés (agréées pour
les mesures d'épaisseur) ils n'auront pas beaucoup de clients
! "
Dans ces débats vifs, tout a tourné autour des mesures d'épaisseur
de tôle du bateau. Dans quelles conditions se font-elles ? Ces
mesures sont-elles fiables ou peuvent-elles être "arrangées"
? De cette dernière réponse dépend bien-sûr la crédibilité du
certificat de navigabilité.
Nous apprenons au passage quelques conditions générales sur
la nécessité et la manière de faire une appréciation de l'état
des tôles d'un navire. D'abord, pour de pauvres profanes, les
épaisseurs signalées commencent par surprendre : 12mm, 14 -
16 mm ... Bon, ce ne sont pas des tôles de voitures qui fendent
seulement l'air. Les bateaux affrontent les tempêtes en mer,
ils sont lourdement chargés et en milieu humide, nous apprenons
que ces tôles rouillent inexorablement et perdent jusqu'à 1
mm par an.
Nous apprenons aussi que les chargements liquides (pour les
pétroliers par exemple) doivent être dans des citernes séparées
dont il est essentiel de contrôler l'étanchéïté et l'état de
corrosion. Que l'examen -essentiel- de ces citernes ne peut
être fait que si elles sont vides, nettoyées et libérées de
tout gaz toxique ou inerte qui empêche qu'on y entre. [2]
Donc, l'examen de l'état des citernes ne peut avoir lieu que
lorsque le bateau est en cale sèche, notamment lors de la visite
des cinq ans. Nous apprenons que cette visite se fait sous la
responsabilité d'un inspecteur de société de classification
mais que les mesures d'épaisseur de tôle sont habituellement
déléguées à une société agréée qui ira sur le bateau avec techniciens
et matériel.
Nous apprenons que cette société devra faire des milliers de
mesures à des endroits précis en respectant les instructions
de la société de classification, elles-mêmes conformes aux directives
de l'IACS (prononcez aïe-aks, à l'anglaise !). Association Internationale
des Sociétés de Classification qui a défini la pertinence des
endroits à mesurer.
Et pour finir, presque tout le monde (sauf ceux qui ont vu
autrefois les cheminots frapper au marteau les roues et bielles
des locomotives à vapeur en gare) apprendra que le marteau est
un instrument classique d'un inspecteur qui "écoute" l'état
des tôles ...
Pour l'Erika, inspecteur et mesureurs ont-ils bien travaillé
? Nous laisserons de côté les débats de pourcentage autour
de l'état de corrosion acceptable pour la certification et nous
retiendrons des choses simples qui ont intrigué le Président
ou le Procureur.
Pour l'inspection, d'abord. L'inspection RINA commence le
23 juin 1998. Tiens ! ce n'est plus le même inspecteur qu'en
février. Le Président du Tribunal s'interroge. "M Pischeda était
indisponible. Il faisait par ailleurs une inspection importante."
explique le représentant du RINA. Et ce fut M Patane.
Le Président relève que des travaux étaient déjà commencés
sur l'Erika, 5 jours avant l'arrivée de l'inspecteur du RINA
qui a refusé des mesures faites en son absence ... C'est ensuite
une accumulation de difficultés diverses qui assaillent cet
inspecteur. Il se sent mal renseigné par les responsables du
chantier de Bijela. Normalement, c'est à lui de déterminer l'étendue
des travaux nécessaires pour que le bateau soit à nouveau navigable.
Ici, tout a été vite.
M Pollara spécifie alors que l'armateur prévoit la visite de
longue date, que certaines réparations pouvaient être anticipées
logiquement et qu'on gagnait ainsi du temps. "Sinon, on immobilise
le bateau pendant 6 mois !". Bien sûr, si nous nous souvenons
que le fret du bateau est de 8.000$ par jour, quel manque à
gagner représente l'immobilisation du bateau ! D'après les dates
de présence au chantier monténégrin, cela a duré seulement 6
semaines. [3] Poursuivons. L'inspecteur s'est plaint aussi de
l'absence de plans ou de planning pour ces travaux. La remise
en état du bateau semble donc avoir été faite bien rapidement
et sans méthode. Les protestations de M Pollara ne dissipent
pas cette impression. Nous savons par ailleurs qu'il était,
avec M Savarese, ordonnateur final des travaux, et que sa phrase
favorite est "business is business" ...
Et les mesures ?
Le Président note des bizarreries. Dans le rapport de la société
mesureuse, on trouve des mesures concernant des parties du bateau
... qui n'existent pas sur l'Erika ! Ailleurs, certaines épaisseur
trouvées sont supérieures ... à l'état neuf ! Malgré cela, le
calcul de synthèse réalisé ensuite dans les bureaux du RINA
à Gênes, arrive à la déduction d'une corrosion et d'une solidité
du bateau dans les limites admises. Conclusion : bateau navigable
...
Inutile de dire que, devant les constatations des experts commis
par l'instruction, le représentant du RINA a fait valoir que
ces experts ne valaient rien, que les spécialistes du RINA avaient
évidemment corrigé les quelques anomalies et qu'ils avaient
fait les calculs appropriés. Leur jugement était bon et justifié
!
Le Procureur n'a pas été convaincu : "Vos mesures n'indiquent
aucune marge d'erreur comme cela doit exister dans tout document
scientifique." " Tous ces calculs n'ont-ils pas été faits justement
pour obtenir le résultat désiré d'avance ?"
'Affirmation sans preuve" ...
Resterons-nous sur notre faim ?
Nous sommes perplexes. D'autant plus que des avis divergents
existent sur le nombre de mesures nécessaires pour apprécier
l'état des tôles. Dans les documents d'instruction mêmes, certain
disent qu'il y en a eu trop, d'autres pas assez. Que penser
devant cette complexité des inspections et de leurs zones d'ombre
? Nous pourrions espérer nous consoler en nous disant qu'une
inspection et des mesures contestables peuvent ne pas être aussi
graves que ça, si le bateau a été réparé pour bien assurer la
solidité des parties essentielles. Mais là, à l'audience du
20 février voilà que nous apprenons de la bouche du Président,
qu'à une audition d'instruction, un représentant du RINA a déclaré
: "nous n'excluons pas que certains travaux effectués aient
pu être à l'origine des fissures" (de l'Erika qui s'est cassé
en deux) Alors ?
Travaux certifiés mais travaux mal faits ? Nous n'aurons pas
d'explication des chantiers de Bijela puisqu'ils n'ont pas été
entendus à l'instruction.
Travaux à l'économie ? Trop peu de parties changées, emploi
de tôles trop fines ? La question est reprise le 20 février.
Et voilà encore une histoire d'épaisseur de tôle !
Là, du coup, j'abandonne pour aujourd'hui !
Ce n'était qu'un coup de projecteur sur ce monde où chacun
semble avoir bonne conscience l'instant que les formes soient
respectées et que les affaires continuent.
Marinette COLIN le 23 février 2007
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