Le retour du Clemenceau à Brest a ouvert dans
notre ville et en France un large débat sur la démolition des
navires dans lequel, les différents niveaux territoriaux d'appartenance
et de compétences sont impliqués et interpellés depuis le niveau
local jusqu'au niveau de subsidiarité supranational qu'est l'Union
européenne.
Dans un article du 11 février dernier le journal
LE MONDE estimait que le nombre de navires à démanteler augmentait
et pourrait atteindre 1 500 par an en 2010. Se pose alors véritablement,
au delà du retour du " Clem ", la réalité d'une filière européenne
de démolition de ces navires qui amène deux problématiques qui
se rejoignent : d'une part celle du démantèlement des bateaux,
véritable mine de récupération du métal et d'autres part celle
de la décontamination des navires puis l'enlèvement et le traitement
des produits dangereux et toxiques qu'ils renferment. Or, il
n'existe pas de chantier de casse de navire en Europe ayant
une capacité suffisante pour accueillir des navire de la taille
du Clemenceau. Les seuls chantiers existants se trouvent en
Asie.
La question est donc : faut-il sérieusement penser
à ouvrir une filière de démolition de vieux navires en Europe
et un chantier éventuel en France sur le port de Brest ? L'objet
du débat étant alors de distinguer ce qui milite en faveur et
contre un tel projet
. Celui ci pose un grand nombre d'interrogations
auxquelles il convient d'apporter des réponses rationnelles
: - où, quand, comment, à quel coût (il ne faudrait pas dépasser,
selon certains experts un coût horaire de 7,6 euros, charges
sociales incluses ) - Ce projet doit respecter des règles sanitaires
et environnementales comme celles de la Convention de Bâle sur
les déchets ou la directive européenne sur la protection des
travailleurs.
Comme le font les Etats-Unis, l'Union européenne
évalue actuellement ses propres capacités d'élimination et étudie
la possibilité de démanteler ses vieux navires sur son territoire.
De leur côté les chantiers de démolition asiatiques ne veulent
pas perdre ce juteux marché et restent candidats à la réception
et la démolition. Créer en Europe un chantier de démolition,
veut dire non seulement trouver les infrastructures adéquates
et sûres mais aussi les débouchés de transformation de l'acier
récupéré. Il semble qu'il n'existe plus (ou pas encore) de demande
pour cet catégorie d'acier en Europe. Ainsi, le choix réside
en un partenariat industriel entre l'Europe et des pays émergents
pour assurer le démantèlement des navires
Les possibilités de l'Union européenne
Si la perspective communautaire est retenue, plutôt
qu'une proposition nationale, la position de l'UE est dans ce
domaine à la fois simple et complexe. Elle est technique et
politique. Elle est technique dans le cadre des programme d'appuis
apportés, selon les directives, à l'industrie et mis en œuvre
pour apporter des financements éventuels et un cadre juridique
commun adapté.
C'est le cas, par exemple des politiques industrielles
maritimes, du projet LeaderSHIP 2015. Elles définissent les
modalités de futures constructions et réparations de navires
dans l'Union européenne. Des fonds structurels peuvent être
également affectés à cette activité industrielle et de protection
de l'environnement, à travers un Etat faisant le choix d'ouvrir
un tel chantier.
En ce domaine, L'Union Européenne devrait pouvoir
s'exprimer au nom des 25. Mais ses compétences ne sont pas celles
d'une fédération ou d'un Etat. Dans l'union, les états membres
restent pleinement souverains. C'est le cas, entre autres, de
leurs relations avec l'Organisation Maritime Internationale.
L'union prend en charge les compétences qui lui ont été transférées
et plusieurs politiques communes sont en jeu, industrie, commerce,
recherche, environnement, pêches, transports.
La compétence revient aux Etats membres qui seuls
peuvent dire la politique commune qu'ils souhaitent suivre en
ce domaine. Elle revient donc de plein droit au Conseil européen,
c'est à dire aux chefs d'Etats et de gouvernement, qui peut
en ce domaine donner une véritable impulsion, si, bien sûr,
l'Union souhaite démanteler ses anciens navires dans son cadre
plurinational. Le conseil des ministres en définira les modalités
en lien avec la Commission. La représentation des peuples peut
prendre aussi une initiative majeure en mettant à l'ordre du
jour du Parlement européen la question.
La décision de déconstruire les navires dans un
port européen ne se prendra que parce qu'il y aura une véritable
volonté politique et une opinion publique favorable mais surtout
parce que l'on aura mis en place des infrastructures nécessaires
à ce travail.
A ce sujet, comme pour d'autres, le processus
décisionnel européen sera peut être facilité en fonction de
la ratification ou non, dans l'avenir, et notamment par la France
d'un projet de réforme du système institutionnel de l'Union.
Une autre difficulté peut provenir de la mise
en cohérence et en cohésion de différentes directives. Je pense,
par exemple, à la directive de criminalisation des actes de
pollution votée par le Parlement européen. Cela concernera aussi
les pollutions accidentelles
Que se passera-t-il lorsqu'une pollution sera
provoquée par les ouvriers œuvrant au découpage d'un bateau?
De manière générale, le droit international applicable au démantèlement
des navires reste en grande partie à écrire. Face à la controverse
ouverte par le "retour" du Clemenceau à Brest il me paraît nécessaire
de proposer des solutions rapides et durables qui soient des
vrai réponses :
- aux obligations que notre société a, à l'égard
des générations futures, en matière d'environnement,
- à notre nécessaire engagement à soutenir les
pays émergents ou en voie de développement,
- aux capacités objectives d'accueil du site industriel
brestois. On peut alors imaginer que le processus de "déconstruction"
des navires vieillissants soit décliné en 2 phases bien distinctes:
- la première que l'on peut qualifier de "dépollution"
consisterait d'abord à débarrasser les bateaux de toutes traces
de matériaux dangereux ou polluants (nucléaire, amiante, gaz,
hydrocarbures...). Cette phase doit aussi être mise à profit
pour "récupérer" des matériels ou matériaux recyclables. Ces
opérations devraient bien entendu être menées sous contrôle
strict des autorités nationales et communautaires et donneraient
lieu à la délivrance d'un "certificat de capacité à être définitivement
déconstruit".
- la seconde phase est celle de la "déconstruction"
et consiste à démanteler ou à recycler une structure entièrement
"dépolluée".
La première phase peut être réalisée à quai sur
des navires à flot destinés à être convoyés vers d'autres chantiers
dans des conditions acceptables au regard des risques environnementaux.
Cette phase qui nécessite des moyens importants et des dispositifs
de contrôle et d'évaluation stricts correspond bien à un port
comme BREST.
La seconde phase pourrait être menée là où les
moyens industriels et humains existent déjà et où ce type d'activité
est aujourd'hui nécessaire au développement ou au maintien d'une
économie.
Emmanuel Morucci